Criton – 1945-02-24 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-02-24  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-02-24 – La Guerre et le Monde

 

Front de l’Est

La semaine, en Europe, n’a pas répondu à notre impatience : l’avance russe, de plus en plus ralentie, se heurte à plus de résistance. Tout confirme, par ailleurs, l’existence d’un plan militaire précis établi à la conférence des trois : les armées alliées pénétreront simultanément au cœur de l’Allemagne ; on précise même qu’elles se rencontreraient à Leipzig. En outre, on prévoit l’ouverture d’un nouveau front en Norvège ou plutôt en Danemark auquel l’Allemagne devrait faire face avec les moyens militaires dont elle dispose encore ; cela pour le printemps.

 

Front Diplomatique

Cependant, l’éventualité d’une capitulation devient plus vraisemblable. Tandis que Goebbels parle de mourir sur une barricade de Berlin, les généraux voient s’approcher l’heure fatale. Von Rundstedt et Guderian ont sans doute déjà sondé les Alliés puisqu’une note officielle américaine précise qu’un armistice ne pourra être conclu qu’avec les généraux allemands commandant en chef sur le front et non avec d’autres personnalités (comme l’eussent souhaité les Russes), ni à fortiori, avec les dirigeants nazis.

Ce qui rend une solution urgente, c’est la puissance de destruction de l’aviation alliée. Dresde, jusqu’ici intacte, a été écrasée complètement en vingt-quatre heures ; 35.000 morts gisent sous les décombres. En quelques semaines les dernières cités allemandes peuvent avoir disparu. Les généraux voudront sans doute éviter cela.

 

Les Conférences

Les résolutions prises à Yalta au sujet de la Pologne ont soulevé les protestations violentes du gouvernement émigré de Londres ; tandis que d’autres émigrés, protestant à leur tour contre l’attitude de celui-ci, se déclaraient prêts à entrer dans le gouvernement de Lublin, maintenant à Varsovie. Ce petit scénario, que nous laissions prévoir, prépare le règlement définitif de la question polonaise.

Les Français ont  peu à peu réalisé que, pour la première fois dans l’histoire, le sort de l’Europe a été discuté sans qu’un Français fût assis à la table des délibérations. Là-dessus vient se greffer l’incident de Gaulle-Roosevelt, le Général refusant de se rendre à Alger à l’invitation du Président qui ne trouvait pas le temps d’aller à Paris. Nous serions surpris si ces événements, gravement ressentis par la conscience française, ne nous conduisaient pas à une sérieuse crise morale et politique. A entendre nos Alliés, si la France est tenue à l’écart, ce n’est pas que sa puissance soit si diminuée qu’on la tienne pour quantité négligeable, c’est parce qu’il est impossible de savoir ce que pense la nation et ce que représentent au juste ceux qui parlent en son nom.

« Il est évident, disent-ils, que l’union nationale n’est pas réalisée sous l’actuel régime. Cette politique de mauvaise humeur, le retour à des ambitions territoriales ridicules dans l’état actuel de votre pays, une attitude un peu combative, manifestant plus de volonté d’indépendance que de désir de collaboration, tout cela serait-il approuvé si les Français pouvaient s’exprimer ? ».

Voilà ce que disent nos Alliés. Il est bon d’y songer, même si ces arguments ne sont que prétextes à nous écarter du tapis vert.

Une autre conférence d’importance vient de se terminer au Caire, à laquelle assistaient monarques et dirigeants des pays du Moyen-Orient, y compris la Syrie, et cela encore en notre absence !

 

Front de l’Ouest

L’offensive britannique dans le rayon Clèves-Goch est le prélude à une action plus vaste. Nos alliés réussiront-ils à briser le mur allemand, à entrer dans la plaine d’Allemagne du nord où l’avance serait rapide ? De son succès aussi dépend la durée des hostilités.

 

Front d’Extrême-Orient

La grande surprise de la semaine a été l’action foudroyante de la marine et de l’aviation américaines sur le Japon même. Simultanément, une puissante escadre aérienne, partie de porte-avions, pilonnait la région de Tokyo, tandis qu’un débarquement audacieux réussissait à l’île Owoshima, à 900 kilomètres au sud de Tokyo, dans le groupe Volcano-Bonin.

L’industrie nippone ne tardera pas à recevoir un coup de massue qui pourrait bien être mortel. Car le Japon n’avait pris jusqu’ici aucune précaution pour protéger ses usines. Les trois quarts de celles-ci se trouvent dans un rayon de 50 kilomètres autour de la baie de Tokyo, offrant ainsi une cible étendue et facile à repérer. Les Japonais réalisent avec beaucoup de sang-froid la gravité de leur situation. On voudrait éviter que la folie de Pearl-Harbour ne portât ses dernières conséquences, et le mot de paix honorable est souvent prononcé ces temps-ci.

 

                                                                                                           CRITON