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Le Courrier d’Aix – 1952-03-29 – La Vie Internationale.
La Guerre Tiède
Un commentateur italien remarquait ces jours-ci qu’on accomplit de gigantesques efforts pour se préparer à une guerre qui n’aura pas lieu, alors qu’on est sans moyens efficaces pour lutter contre celle qui se déroule en ce moment, sous des formes diverses, dans le monde. Sans y prendre garde, on est encore en retard d’une guerre. On préparait avant 1939 une version nouvelle de la guerre de tranchées avec des lignes Maginot. Présentement, on envisage d’arrêter un nouveau « blitz » sous la forme d’une invasion brusquée de l’armée rouge en Europe Occidentale.
En fait, il y a en Malaisie une guerre de la Jungle, en Indochine une guérilla par infiltrations, en Corée une guerre de positions mi-diplomatique, mi-militaire, aussi épuisantes les unes que les autres pour les Occidentaux qui les subissent à 10.000 kilomètres de leurs bases. Et jusqu’ici, aucune solution n’est en vue. Bien au contraire, ces guerres menées par les communistes avec des moyens très faibles et à peu de frais, tournent lentement à leur avantage. Le terrorisme en Malaisie vide peu à peu le pays de sa valeur économique qui est essentielle pour le Commonwealth britannique, l’Indochine devient un fardeau insupportable et paralyse la France. En Corée, les Etats-Unis immobilisent à grand frais une large part de leurs forces militaires, avec, pour base, le Japon, terre étrangère, qui peut à la longue devenir hostile. Cela, sans parler de la guerre politique sous forme de propagande et de sabotages qui n’épargne ni l’Afrique, ni l’Europe, ni le Moyen-Orient, ni même les Etats-Unis.
Formes Nouvelles de la Guerre Tiède
D’autres formes de la guerre moderne pourraient bien, en effet, surgir un jour ou l’autre : la guerre toxicologique à laquelle nous faisions allusion samedi dernier. En ce moment on se perd en recherches aux Etats-Unis et au Canada sur de mystérieuses épidémies qui affectent les troupeaux et sur la dissémination rapide d’herbes qui empoisonnent le bétail dans les plaines du Middle-West. Ce sont sans doute des phénomènes naturels. Mais il n’est pas invraisemblable de supposer que la propagation de tels fléaux soit intentionnelle et qu’ils peuvent se manifester sous d’autres formes. Tout cela tandis qu’on construit par milliers des avions de combat et qu’on mobilise des millions de citoyens au grand dommage des budgets et du progrès économique.
L’Evolution de la Crise Economique
Dans le domaine économique précisément on est en train de s’apercevoir du développement d’une crise dont nous avons ici montré depuis longtemps l’approche. Les prix des grandes matières premières continuent de s’abaisser. La disette devient surabondance à peu près générale, et la surproduction est en vue. Aux Etats-Unis, où il n’était question que de lutter contre l’inflation, c’est le contraire qui inquiète ; à tel point que l’on dramatise la situation dans ce sens comme on l’avait fait dans l’autre depuis la guerre de Corée.
A notre avis, de même qu’on pouvait prévoir que la production accélérée par les hauts prix aurait vite raison de la pénurie, de même on peut affirmer que dans l’état présent de la technique, une crise économique de l’envergure de celles du passé est à exclure. Si la politique n’y fait obstacle, on a plus d’un moyen pour ramener le circuit économique à un mouvement normal après quelques frottements inévitables.
Il faudrait profiter de la déflation qui s’amorce pour assainir les monnaies et en assurer la convertibilité par un juste choix des parités, et réunir de vastes crédits internationaux pour ouvrir des débouchés industriels et commerciaux qui ne manquent pas. Quelque chose de ce genre est à l’étude à la conférence de Karachi pour le Sud-Est Asiatique de transformer la péninsule Indienne en états modernes. Le Japon, dont la concurrence commence à se faire redoutable, trouverait là un champ d’activité qui soulagerait l’industrie britannique. De même en Indonésie, l’Allemagne et l’Italie pourraient exercer une activité qui commence à se contracter, faute de marchés, et ainsi de suite. Les crédits à prévoir sont énormes, mais pas au-dessus des moyens du grand dispensateur, les Etats-Unis.
L’Election Présidentielle aux U.S.A.
Heureusement pour ce pays et pour le monde, le jour de l’élection présidentielle approche, ce qui permettra de nouvelles initiatives. Il semble d’ailleurs que, sauf accident, le résultat soit déjà acquis. Le général Eisenhower, et avec lui le Parti républicain prendront le pouvoir en novembre et, bien que la transmission effective n’ait lieu qu’en janvier, on présume que la politique d’Eisenhower diffère assez peu de celle de Truman pour que le passage s’accomplisse sans à-coups.
Reste à savoir si dans le Parti républicain se trouvent assez d’hommes d’envergure pour agir dans l’ordre économique et financier avec toute la hardiesse voulue, comme Marshall ou Harriman l’ont fait chez les Démocrates. Il manque, jusqu’ici à ce parti, un large sens international que les Démocrates ont récemment acquis au contact des réalités. C’est précisément dans ce domaine que les initiatives vont s’imposer.
Comment rendre au monde libre un équilibre économique qui est en train de se dérégler ? L’opinion américaine est toute hypnotisée sur la défense militaire et l’on a hâte d’en finir avec le plan Marshall et ses succédanés, alors qu’un effort beaucoup plus grand va être nécessaire sous des formes nouvelles, précisément dans l’aide économique. Il faut faire vite et voir grand, car dans ce domaine les événements vont avec une rapidité déconcertante pour les esprits habitués aux oscillations à long terme du passé.
Trieste
Un point névralgique de l’Europe s’est brusquement réveillé. De récentes déclarations de l’amiral Carney ont rappelé que l’Italie était pour le monde libre une position stratégique de première importance, et la diplomatie italienne, toujours habile, en a fait son profit. On sait que les trois Occidentaux avaient, avant la rébellion de Tito contre Moscou, promis Trieste à l’Italie. Depuis, Tito est devenu pour les Alliés un pion majeur dans la chaîne défensive de la Méditerranée centrale ; le dictateur yougoslave a abusé de la situation. Il s’est fait octroyer 500 millions de dollars d’aide et a pris à l’égard de l’Italie sur la question de Trieste et de l’Istrie, une position plutôt cavalière.
Les Italiens en ont eu assez et De Gasperi, à la veille des élections municipales dans le Sud, à cause aussi des dissensions dans son parti et dans la coalition gouvernementale, a jugé le moment opportun pour faire vibrer la corde patriotique. D’où les émeutes spontanées de Trieste qui ont eu pour cible ces pauvres Anglais qui ont là-bas un rôle ingrat et n’ont pas besoin d’être davantage démoralisés par des manifestations d’inimitié injustifiées. De Gasperi semble, à l’heure où nous écrivons, avoir gagné la partie en obtenant que des troupes italiennes viennent « relayer » à Trieste les forces anglo-américaines qui resteraient seulement à titre symbolique.
Solution pleine de périls, car on ne sait comment réagira Tito. Il est regrettable que des motifs de prestige et de chauvinisme désuet viennent rendre insoluble et périlleux un problème que le bon sens et la sagesse pourraient résoudre tout autrement. En réalité, Trieste et l’Istrie sont sans intérêt économique pour l’Italie comme pour la Yougoslavie. Ce grand port mourrait sous leurs dominations respectives. Trieste est le débouché naturel de l’Autriche, et en d’autres temps de toute l’Europe centrale. Voilà pour les Italiens une occasion de manifester leurs sentiments fédéralistes européens en proposant une européanisation de Trieste comme on suggère pour la Sarre. Malheureusement, Trieste est un point où les passions s’échauffent et se concentrent. Il serait temps que ce nouvel abcès soit le dernier.
CRITON