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Le Courrier d’Aix – 1949-08-13 – La Vie Internationale.
Le Nouveau Serment de Strasbourg
Deux événements saillants cette semaine : l’ouverture du parlement européen à Strasbourg et la publication par Acheson d’un livre blanc sur la politique américaine en Chine. En coulisse, les mauvaises langues se sont entretenues des différends entre l’Etat-Major français et anglais après la visite des généraux américains et des soupçons de pro soviétisme qui pèsent sur Trygve Lie, le président de l’O.N.U. à l’occasion de son discours de Bergen. Faits d’importance inégale. Seul le problème chinois a un caractère aigu de portée mondiale, le reste alimente les conversations de vacances.
Le Parlement de Strasbourg
Nous avons souligné à plusieurs reprises le paradoxe qui consiste à créer des organismes destinés à promouvoir l’unité européenne sur les divers plans économiques, politique et culturels, alors que l’évolution des faits dérive en sens contraire.
Nationalismes et particularismes européens éclatent dans tous les domaines et à chaque occasion, même les plus futiles, que ce soit à propos du passage d’une course cycliste, d’élections comme celles qui vont avoir lieu dimanche en Allemagne, des programmes de défense commune comme aux réunions militaires de Fontainebleau, ou encore et surtout autour des tables de l’O.C.E., où l’on se dispute les avantages du Plan Marshall ; partout les égoïsmes nationaux s’affirment avec passion. Devant ces polémiques, on jette le voile de l’espérance. On invite l’avenir à démentir le présent, et comme on admet que la route sera longue, voilà pour bien des gens de bonnes prébendes assurées.
Il y a à Strasbourg deux attitudes principales. Celle de la France et de la Belgique idéalistes par tempérament, et qui pensent que de fortes raisons politiques et géographiques doivent donner à ces deux pas unis la direction d’une fédération européenne future, celle de l’Angleterre au contraire retenue par sa position insulaire et ses liens avec les Dominions, qui fait tout son possible pour maintenir l’Europe dans sa dispersion présente. Ce sont là des réflexes séculaires qui résistent à tous les cataclysmes et qui résisteront même aux raisons de l’intérêt bien entendu. Car la politique britannique qui se flatte d’être empiriste a été dominée à travers les siècles par les plus solides préjugés.
Dans ces conditions, le parlement de Strasbourg s’ouvre comme l’O.N.U. et feue la Société des Nations. Forum pour les plaidoyers intéressés. Jusqu’à preuve du contraire on doit craindre qu’il en sorte plus de division que de solidarité. Il y a à cela une autre raison que psychologique ; les grands mouvements vers l’unité ne peuvent s’affirmer que sous la menace d’un péril mortel et immédiat ou bien dans une période d’euphorie et de prospérité générale. La première condition n’est heureusement pas tout à fait remplie et la seconde hélas, encore moins.
L’assemblée de Strasbourg s’ouvre d’ailleurs au moment où l’idée européenne est en recul sur le plan politique, parce que l’idée d’une troisième force qui tiendrait la balance entre les U.S.A. et la Russie Soviétique est aujourd’hui abandonnée.
La situation précaire des finances, l’effritement des empires coloniaux, la faiblesse militaire des partenaires européens leur enlève toute chance de jouer un rôle important. Nous avons dit au moment où l’idée de troisième force était florissante que c’était une chimère et que l’Europe serait, bon gré, mal gré, le boulevard avancé du monde atlantique.
D’autre part, dans l’ordre économique, si le Plan Marshall a sauvé les économies européennes d’un effondrement certain, et sans remède, il a complètement échoué dans son autre but : de constituer une économie européenne libre et sans barrières où les marchandises s’échangeraient sans discrimination. Le Plan Marshall a jusqu’ici renforcé les autarcies au lieu de les affaiblir. Au lieu de multiplier les échanges, chaque pays cherche à acheter moins et à vendre plus, ce qui est absurde. Et cela parce qu’on a voulu, en Angleterre et en France, mettre en œuvre de grandes réformes sociales sans avoir d’abord assuré les moyens de les financer, ce qui a conduit la première à l’austérité progressive et sans issue, et la seconde à l’effondrement monétaire et au malaise social. Comme s’il ne fallait pas d’abord constituer des richesses avant de jouir du bien-être !
Le Livre blanc sur la Chine
Le rapport d’Acheson sur la Chine est un document remarquable qui fait grand honneur au secrétaire d’Etat et mérite d’être lu attentivement. Document courageux, lucide, ferme parce qu’il admet que la politique des U.S.A. fait fausse route et qu’il faut en changer, que Tchang-Kaï-Chek sur lequel on avait misé , a été l’instigateur d’un régime de corruption et de féodalité qui a mérité le discrédit où il est tombé en Chine et que l’on doit abandonner sans réserves (cela contre les partisans américains du Maréchal). Enfin que les Etats-Unis seront intraitables devant un régime qui veut inféoder la Chine au bolchévisme russe.
C’est en termes précis une déclaration de guerre morale à Mao Tsé Toung un appel au sentiment national du peuple chinois, appel qui ne manque pas d’habileté. Car les dirigeants chinois actuels sont loin d’être d’accord pour l’obédience à Moscou et le document vient à point quand la Russie, avec ou sans le consentement de Mao Tsé, s’apprête à annexer la Mandchourie, la tête industrielle de la Chine en faisant proclamer par ses auxiliaires une République populaire indépendante de Mandchourie.
Après avoir absorbé les deux Mongolies et le Turkestan, l’impérialisme soviétique, plus tsaristes que les Tsars, s’assure le gros morceau. Les Chinois finiront bien par s’apercevoir de ce que signifie l’alliance avec Moscou.
CRITON