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Le Courrier d’Aix – 1946-07-13 – Le Chemin de la Paix.
Semaine très agitée à Paris. La patience des Anglo-Saxons paraissait épuisée, on parlait de rupture. Après avoir tenté par tous les moyens de retarder la Conférence de la Paix, les Russes ont dû céder. Ce qui prouve que leur intention profonde n’est pas de rompre.
La Conférence des Vingt-et-une Nations
Les traités de paix ébauchés par les quatre Grands vont être soumis au Conseil de tous les Alliés.
Les Russes redoutent cette assemblée où leurs satellites sont en minorité, où la majorité qui suit les Anglo-saxons risque d’imposer des règlements qui leur soient préjudiciables. Même la majorité des deux tiers nécessaire aux décisions ne couvre pas ce risque.
Si la Conférence s’en tient aux recommandations déjà élaborées par les quatre Grands, pas de difficultés. Mais si de nouveaux projets surgissaient … La Conférence promet d’être animée.
Quelques Critiques
Il se pourrait en effet que, parmi les Nations, des critiques s’élèvent contre les traités qu’on veut leur faire entériner.
Depuis la fin des hostilités, le monde assiste à une partie de poker, à des marchandages et des compromis, comme autrefois entre rois absolus. Aucun principe, aucun idéal, aucun souci de l’âme des peuples.
Certes le souvenir de 1918, les quatorze points du président Wilson ont laissé un pénible souvenir après avoir éveillé tant d’espérances. On sait ce qu’il advint du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, du statut des minorités.
Mais l’échec n’est-il pas venu de l’incapacité et du mauvais vouloir de ceux qui les avaient proclamés, à en assurer la réalisation ? Hitler, dit-on, est vaincu, mais n’a-t-on pas conservé ses méthodes : on transfère les populations contre leur gré, on découpe des frontières, on décide de la couleur politique des gouvernements sans se soucier des hommes.
Une paix qui n’aurait pas pour objet de promouvoir le progrès humain, de garantir aux citoyens de nouveaux droits, de leur imposer de nouveaux devoirs de solidarité, peut-elle être ratifiée par l’avenir ?
Bikini
La mentalité matérialiste qui préside aux tractations actuelles, où dominent malheureusement les deux puissances matérialistes de ce monde, l’une économique, l’autre politique, l’Américaine et la Russe, a trouvé son apothéose dans l’expérience-parade de Bikini. Cette mise en scène a été très sévèrement jugée. L’humanité s’est sentie offensée. On ne joue pas ainsi avec la vie humaine.
Le Problème Danubien
Mais revenons aux faits : Deux grosses questions, après Trieste, demeurent : l’Autriche et l’Allemagne.
Pour l’heure, le plus aigu est celui de la navigation sur le Danube : On sait que les Russes veulent conserver le monopole du trafic sur le fleuve à leurs satellites. Ils ont constitué des sociétés de navigation mixtes soviéto-hongroise, soviéto-roumaine, etc., pour exploiter ce monopole.
Les Anglo-Saxons ne l’entendent pas ainsi. Presque toute la flotte danubienne est aux mains des Américains, qui ne la rendront que si la navigation est libre. Présentement, en outre, celle-ci est coupée au Pont de Tulln en Basse-Autriche, et les Russes ne mettent aucun empressement à la rétablir.
Or, le Danube est la clef de l’Autriche. Si la navigation est un monopole des Etats riverains, l’Autriche fera partie du système soviétique. Déjà, en décrétant la saisie au profit de ses propres réparations de nombreux biens allemands sis en Autriche, les Russes se constituent dans le pays de véritables droits de propriété. Le Gouvernement autrichien a vivement protesté ; l’affaire est d’importance.
Quant à l’Allemagne, nous aurons l’occasion d’en reparler !
Trieste
Il est assez curieux que le règlement de Trieste, dont l’internationalisation était prévue pour dix ans, a été fixé comme définitif sur la demande des Russes eux-mêmes.
On peut se demander si les négociateurs franco-anglo-américains se sont bien rendu compte que le statut international de Trieste était, malgré l’apparence, le but des Soviétiques, et une excellente affaire pour eux. En effet, Tito peut disparaître, la Yougoslavie changer de régime, et chacun sait que le pays n’était pas très russophile jusqu’à la libération. En s’assurant un droit de regard permanent sur le nouveau territoire de Vénétie Julienne, les Soviets consolident à jamais une position.
Hypothèses
Pour terminer, nous est-il permis de faire écho à quelques bruits ? La politique intérieure française, qui paraît en sommeil, est suivie très activement par les Anglo-Saxons. Deux problèmes la dominent, et qui sont liés : la question financière et le dilemme du retour de De Gaulle ou le gouvernement des partis.
Les Américains, pour éviter la première éventualité, seraient sur le point de donner à la France de nouveaux moyens d’échapper à une catastrophe financière, d’accord en cela avec les partis, dont aucun, semble-t-il, ne souhaite qu’à la faveur d’une crise monétaire, un pouvoir nouveau se substitue à eux.
CRITON