Le Courrier d’Aix – 1946-03-30 – Le Chemin de la Paix.
La semaine nous a apporté la détente attendue.
Les déclarations de Staline ont été bien accueillies à New-York. On est plus réservé à Londres, car la radio russe continue ses attaques contre la politique anglaise.
On pouvait craindre que la tension en Perse n’aboutisse à une démonstration de force, qui aurait mis face à face les deux armées ; une sorte de Sébastopol, qui n’eût peut-être pas été sanglant, mais aurait laissé tout de même un vainqueur et un vaincu, ce qui pouvait être le premier acte d’une plus longue lutte.
La Question Persane
Le problème est tout de même posé devant l’O.N.U., et les débats seront vifs, bien que Vychinski ne doive pas représenter les Soviets. L’affaire durera, traînera, rebondira avec des alternances de rémission et d’acuité, en attendant qu’en d’autres points du monde de nouveaux différends s’accusent.
Si nous respirons, ce ne sera pas pour longtemps. Mais la solution pacifique ayant prévalu pour la Perse, il en sera sans doute de même ailleurs.
En Proche-Orient, il s’agit d’abord et avant tout d’un problème politique : la poussée de la Russie vers la Méditerranée et le Golfe Persique, la défense de l’Empire britannique et des Indes en particulier.
Il ne faut cependant pas sous-estimer le problème du pétrole qui a été généralement mal exposé. La Russie manque de pétrole, car ses besoins sont immenses, dans un immense pays où les longs transports en consommeront de plus en plus ; la production russe atteint à peine 25 millions de tonnes contre 30 avant-guerre. Elle augmentera ; de nouveaux gisements vont être exploités. Cependant, si l’on songe que la Perse représente actuellement 17 millions de tonnes, et beaucoup plus en puissance, on comprend les convoitises russes, d’autant que les Anglo-Saxons qui contrôlent 90% de la production mondiale, n’en abandonneront rien volontiers. Nous en savons quelque chose.
Le problème politique qui divise les Russes et les Anglo-Saxons peut se résoudre ; à longue échéance, le problème économique peut le compliquer : les Américains ont été indisposés de l’envoi de blé russe en France ; l’activité des missions soviétiques, qui vont jusqu’en Argentine où le succès de Péron va créer aux U.S.A. des difficultés, prélude à une lutte nouvelle entre monopoles d’Etat soviétique et trusts privés anglo-saxons.
Nous avons déjà vu le conflit se dessiner en Hongrie. Il surgira ailleurs.
La Question Kurde et la Syrie
Le centre de gravité de la crise paraît se déplacer plus avant en Proche-Orient.
La révolte kurde, soutenue par les Russes, prend de l’ampleur en Irak et en Perse. Si cette agitation inquiète les Anglais, elle les sert aussi.
Les négociations dont nous avons parlé entre pays arabes s’accélèrent ; l’Irak et la Syrie semblent s’accorder, et le conflit entre la Syrie et la Turquie au sujet d’Alexandrette (la Syrie réclame aux Turcs le Sandjak que nous avons cédé en son nom) ne semble pas un obstacle décisif.
Comme dit Moscou, les chefs réactionnaires, Fayçal, Abdullah, Noury Pacha s’unissent contre le péril « démocratique », où la Syrie, délivrée des Français, va pouvoir, malgré ses répugnances, apporter le lien décisif.
La France aux Colonies et en Proche-Orient
Notre diplomatie a eu raison, puisque la partie est perdue pour nous là-bas, d’accélérer le retrait de nos troupes. C’est désormais le meilleur moyen de conserver, sinon du prestige, du moins des sympathies. C’est pouvoir éviter de prendre parti, sans profit, dans le long et gigantesque conflit, pacifique ou non, dont le Proche-Orient sera le théâtre.
Peut-être nous regrettera-t-on un jour. Peut-être la roue de la Fortune tournera-t-elle à la faveur de l’absence quand les présents sont haïs …
- Moutet a fait du problème colonial français un exposé intelligent.
Nous savons notre empire en danger, matériellement et moralement. Il faudra que l’indigène, qui évolue, comprenne l’intérêt qui le lie à nous. Si la force doit demeurer présente, ce n’est pas en l’employant qu’on étouffera les rébellions.
Il faudra que les Russes et les Américains n’aient aucun moyen de pression morale pour nous évincer de nos possessions. Il faudra du tact et de l’habileté, dont nos représentants ont manqué souvent.
Cependant, le succès de notre action en Indochine, l’entrée pacifique à Hanoï fait bien augurer de l’avenir. C’est dans l’œuvre d’après-guerre le point satisfaisant. Marquons-le.
CRITON