Criton – 1950-01-28 – Parties d’Echecs

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Le Courrier d’Aix – 1950-01-28 – La Vie Internationale.

 

Parties d’Echecs

 

Une sorte de trêve des confiseurs s’était établie depuis un mois dans les querelles internationales ; les esprits enclins à l’optimisme s’y étaient abandonnés ; nous avions fait de notre mieux pour le suivre ; en quelques jours, tous les antagonismes ont repris leur acuité ; l’évolution un instant voilée se retrouve en progrès vers le pire ; le conflit Russo-Américain s’étend pratiquement aux trois continents ; le bloc occidental est remis en question par la soudaine tension franco-allemande. Enfin l’O.N.U. semble menacée de paralysie par la querelle des deux Chines.

 

A l’O.N.U.

Voyons cela d’abord : En refusant de siéger aux côtés des représentants de Tchang-Kaï-Chek, les Russes ont boycotté l’O.N.U. et l’on se demande si les séances du Conseil de Sécurité ont quelque valeur en leur absence. Quel est le but des Soviets ? Empêcher le Gouvernement américain de reconnaître Mao Tsé Tung. Cela semble paradoxal ; mais non : s’ils avaient voulu obtenir cette reconnaissance, ils n’avaient qu’à attendre que la France et l’Egypte, sur un signe de Washington, reconnaissent le gouvernement de Pékin, et la majorité était obtenue au Conseil. Au contraire, Mao Tsé, poussé par Moscou, a créé des incidents avec les Etats-Unis, l’arrestation du consul à Moukden, la confiscation des bâtiments diplomatiques à Pékin.

En même temps, il cherchait querelle à la France par des saisies analogues et par une note sur de prétendues atrocités françaises exercées contre des sujets en Indochine. Ces provocations sont évidemment calculées pour exaspérer l’opinion américaine et créer à Truman et à Acheson des difficultés intérieures s’ils adoptaient une attitude conciliante.

En cela d’ailleurs, nous pensons que le Kremlin se trompe. Nous avons dit, seuls de cet avis et contre toute apparence il y a quelques trois semaines, que l’attitude de Truman était une feinte ; en se montrant disposé à un accord, il mettait le bon droit et les pacifistes de son côté, ce qui compte aux Etats-Unis. Mais il sera sans doute satisfait d’être obligé, à regret, de se montrer ferme, et en particulier de défendre Formose, si Mao Tsé devenait agressif, ce qui referait l’unité aux Etats-Unis.

 

L’Attitude Soviétique à l’O.N.U.

Il y a une autre hypothèse fort vraisemblable sur l’attitude soviétique ; sans se retirer formellement de l’O.N.U., les Russes auraient intérêt à achever de détruire le prestige de l’Assemblée et de l’empêcher d’agir. Si dans les prochains mois ils passaient à l’attaque contre Tito, le Conseil ne serait pas là pour dénoncer l’agresseur et donner ainsi aux Etats-Unis le droit d’intervenir.

Cette hypothèse s’accorde avec le dernier incident que les Bulgares ont soulevé en demandant le rappel de l’ambassadeur américain Heath. Pratiquement, il n’y aura plus ni particuliers – qu’on arrête sans préavis, – ni représentation diplomatique étrangère dans les pays satellites pour contrôler les préparatifs contre Tito, ni sanctions internationales possibles.

 

L’Affaire Sarroise

L’explosion de nationalisme allemand au lendemain du voyage de M. Schuman, le rejet brutal par le Gouvernement de Bonn de l’accord commercial franco-allemand sous le fallacieux prétexte d’une opposition des agriculteurs allemands, ont fait dans le monde entier la plus déplorable impression.

Il ne fait pas de doute que l’avenir de l’Europe en est pour longtemps assombri ; à quels mobiles a pu obéir un homme aussi habile qu’Adenauer ? Il a voulu donner aux Allemands l’impression que son gouvernement n’était pas aux ordres des Alliés, et dissiper le scepticisme des électeurs à son endroit ; il a voulu s’affirmer lui aussi le champion de l’unité allemande contre les Alliés, même Américains, alors que M. Acheson appuyait officiellement le point de vue français sur la Sarre. Derrière cette manœuvre s’en dessine une autre non moins redoutable : le réarmement mi-officiel et mi-clandestin d’une force allemande composée d’officiers en disponibilité, susceptibles d’encadrer de nombreux volontaires secrètement associés ; cette armée serait, avec l’assentiment des Américains qui fourniront le matériel de guerre, destinée à contrebalancer les forces policières que les Russes dans leur zone ont formées et mettront en place au jour où ils offriront aux Allemands d’évacuer leur zone d’occupation et de signer avec eux une paix séparée.

Les Américains soutiennent le plan d’Adenauer dans l’espoir que les Russes avertis renonceront à une évacuation qui rendrait moralement difficile le maintien d’une armée américaine en zone occidentale. On voit comme la partie qui se joue est complexe et encore n’en décrivons-nous que les points essentiels.

 

Mao Tsé et Staline

Une troisième partie d’échecs se joue à Moscou où le ministre chinois des Affaires étrangères est venu rejoindre son chef, Mao Tsé Tung. Même si de sérieuses divergences politiques et économiques séparent les deux dictateurs, ils sont d’accord sur la tactique : mener conjointement la guerre froide sur les deux fronts, obtenir le plus de reconnaissances possibles du côté des puissances éloignées, celles de l’Angleterre et des Dominions étant acquises, et rendre impossible par une attitude agressive celle des puissances coloniales d’Asie, la France et la Hollande, et enfin tenir tête aux Etats-Unis ; les Américains voient venir le moment où ils seront obligés de soutenir la France en Indochine et de risquer dans le Sud-Est asiatique un conflit plus ou moins ouvert avec le Communisme, ce qui ne les effraie pas autant qu’on pourrait croire, mais comporte des risques tels qu’une fausse manœuvre pourrait être fatale à la paix, les foyers d’incendie se multipliant.

 

A Berlin

Ce qui se passe à Berlin en est la preuve : les Américains avaient saisi l’immeuble des chemins de fer allemands occupé par les Russes en zone américaine ; les Soviets ont riposté en désorganisant le trafic et en rétablissant un blocus partiel par route et par fer. Les américains ont dû faire machine arrière ce qui nuit à leur prestige.

Ajoutons à cela le traité autrichien renvoyé aux calendes grecques : le tableau n’est pas réconfortant.

 

                                                                                  CRITON