Criton – 1949-09-17 – Livre et Dollar

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Le Courrier d’Aix – 1949-09-17 – La Vie Internationale.

 

Livre et Dollar

 

Les conclusions des ministres des Finances américains et canadiens sont exactement celles prévues ici. On s’est mis d’accord sur quelques bouche-trous à plus ou moins longue échéance. De solution véritable, aucune, pas même la dévaluation de la Livre, officiellement tout au moins.

La réunion du Fonds Monétaire International ne semble pas davantage devoir apporter des résultats immédiats. On recommandera des mesures à appliquer en temps opportun. Le monde attendait mieux de ces réunions capitales. Les Américains se sont contenté d’éviter aux Anglais une faillite menaçante et attendront le résultat des élections. Auront-elles lieu en Novembre ? On le dit, ce n’est pas sûr.

 

Les Dix Points

Des dix mesures préconisées à Washington pour réduire les paiements en dollars de l’Angleterre, un seul est d’efficacité immédiate : la possibilité pour les Anglais de payer leurs achats de blé canadien en dollars provenant du Plan Marshall, et d’acheter ailleurs que dans la zone dollar les produits qu’ils peuvent se procurer en devises faibles et qu’ils étaient jusqu’ici tenus d’acheter aux Etats-Unis.

Le reste : investissements américains dans les entreprises de l’empire britannique ; accumulation de stocks stratégiques de matières premières d’origine anglaise ; révision des tarifs douaniers américains ; les questions du pétrole et du trafic maritime ne porteront effet, et encore sous réserve de succès, qu’avec le temps. Dans l’ensemble néanmoins le programme est, comme nous l’avons dit, suffisant pour atténuer l’hémorragie violente d’or et de devises du trésor britannique. Déjà on annonce que les sorties ont diminué. On gagnera du temps.

 

Autres Evénements

Par ailleurs, la période sous revue n’a apporté nulle part de surprise. En Allemagne, socialistes et démocrates-chrétiens à Bonn n’ont pas cherché sérieusement à s’entendre pour former un gouvernement de coalition. La présidence de la nouvelle république est allée à Théodore Heuss, candidat d’Adenauer qui sera chancelier, et Schumacher organise l’opposition, rôle dans lequel il sera excellent. Mais il est douteux que la jeune république allemande gagne en stabilité et en autorité avec un gouvernement anti-socialiste. Les divisions et les passions risquent de la faire très semblable à celle de Weimar. Mais tant que dure l’occupation – pour longtemps, semble-t-il – la question n’a pas une importance primordiale.

 

Tito et Staline

Le duel des deux maréchaux continue, s’envenime sans autre éclat que des injures. Un procès monstre qui éclipsera celui de Mindszenty commence en Hongrie contre Rayk, ancien ministre des Affaires Etrangères et de l’intérieur. Son cas est lié pour les besoins de la cause à un prétendu espionnage organisé par Tito en Hongrie. Tous les accusés ont avoué, comme d’habitude.

En réalité, la polémique entre le Kominform et Belgrade porte à l’U.R.S.S. un préjudice moral. Tito répand à grands frais parmi les communistes d’occident des tracts et des libelles où toutes les turpitudes du bolchévisme russe sont exposées avec art. Venant de l’ex-favori du Kremlin, cet étalage de procédés soviétiques impressionne sinon les durs, ceux du moins qui étaient sympathisants.

En France, par exemple, la polémique « Franc-Tireur », « Humanité », montre bien les ravages que fait le Titisme.

En fait, il y a autant d’aveuglement d’un côté que de mauvaise foi de l’autre. Tito et Staline, c’est exactement la même chose : mêmes méthodes, mêmes résultats, même organisation militariste et policière même oppression de toutes libertés, mêmes procès truqués. Souvenons-nous de Mikhaïlovitch.

Qu’on nous montre entre les deux régimes une différence quelconque. Ce qui trompe, c’est que l’impérialisme du petit Maréchal n’a pas les moyens du grand. S’il pouvait, Tito aurait déjà pris deux provinces à l’Autriche, annexé Trieste et l’Istrie, unifié toute la Macédoine, absorbé l’Albanie et englobé dans sa sphère la Bulgarie, et peut-être la Grèce. Mais il a besoin des Etats-Unis pour ne pas mourir d’asphyxie économique et les portes des voisins sont bien gardées. Ce n’est pas parce qu’ils sont rivaux que les deux dictateurs ont cessé d’être frères. Qu’on se le dise.

 

Finlande

En Finlande, le ministère Fagerholm, visé depuis longtemps par Moscou, a subi un rude assaut. Tous les communistes du pays ont été mobilisés dans une grève énorme qui a failli paralyser le pays. Fagerholm et le courage des vaillants Finlandais l’ont emporté. Les Russes en ont été pour leurs frais et les quelques syndicats communistes ont été isolés de la communauté ouvrière.

Les rapports qui viennent de Moscou semblent d’ailleurs indiquer que le régime connait des déboires d’ordre économique et d’ordre social. L’âme russe se réveillerait et sa nature vraie se révolterait contre la tyrannie présente, comme elle a lentement secoué celle des Tsars. On parle à Londres d’un changement d’orientation de la politique russe, de la disgrâce de Molotov, d’une tentative de compromis avec Washington sous la pression des difficultés, etc. … Sous toutes réserves, comme d’usage.

 

L’Opinion aux Etats-Unis

Revenons en Amérique. Dans un excellent article du « Monde », M. Duverger montre dans l’opinion américaine deux tendances : celle de Babbitt et celle de Burnham. 

Babbitt reste isolationniste, il a foi dans la supériorité américaine et méprise le panier de crabe européen. Ces peuples décadents et incompréhensibles, on les aidera puisqu’il le faut pour se protéger soi-même, on exploitera leurs richesses dont ils ne savent tirer parti, on établira des bases militaires et économiques chez eux pour garantir les Etats-Unis et assurer la rentrée des bénéfices à tirer des investissements qu’on y fera. Pour le reste, on laissera aux Européens leurs mœurs et leurs régimes sans leur faire autrement confiance. En somme, une doctrine de Monroe élargie aux dimensions du monde.

En face de Babbitt, Burnham : l’Amérique doit jouer le rôle de fédérateur des peuples libres en face du totalitarisme soviétique ; groupés autour des Etats-Unis comme jadis de Rome, les participants garderont leur originalité, leur civilisation propre. L’Amérique assurera par sa prépondérance économique, la prospérité de l’ensemble et sans l’imposer. Tous collaboreront militairement à la défense de la communauté contre les barbares et toutes rivalités entre les peuples unis devront cesser devant l’arbitrage du plus puissant.

Washington mélange les deux politiques. Nous les voyons ; nous le verrons encore.

 

                                                                                  CRITON