Criton- 1949-09-03 – Impressions

ORIGINAL-Criton-1949-09-03  pdf

Le Courrier d’Aix – 1949-09-03 – La Vie Internationale.

 

Impressions

 

Sur les deux plans qui préoccupent l’opinion, la situation est obscure. On ignore quel genre d’action les Russes vont entreprendre contre la Yougoslavie. On se demande quelle solution prévaudra la semaine prochaine quand on posera à Washington le problème de la Livre, de l’alignement des monnaies et des échanges internationaux. On ne peut traduire que des impressions.

On peut avancer que les Soviets sont résolus à liquider Tito mais aussi à éviter que le conflit ne tourne à la conflagration générale. Par ailleurs, il est peu probable que les conférences financières du 6 et du 13 septembre aboutissent à des solutions définitives. La restauration de l’équilibre des échanges et le rétablissement  des finances britanniques sont impossibles dans l’état présent des esprits et même de l’ordre des choses.

Sauver l’Angleterre se serait, soit faire de l’Empire britannique une dépendance des Etats-Unis si la Livre et le Dollar devenaient échangeables librement, ou bien consentir à boucher indéfiniment le déficit en Dollars de la Grande-Bretagne et des pays du Sterling aux frais du contribuable américain. De ces deux solutions, l’une répugne à l’Angleterre (bien que l’opinion éclairée se rende compte que l’on devra tôt ou tard s’y résigner), l’autre est insupportable au citoyen américain, et d’ailleurs ne résoudrait rien à longue échéance.

D’autre part, derrière les affirmations généreuses du président Truman et l’aide qu’il promet se cache une amère pensée. S’il ne peut être question de laisser aller la Grande-Bretagne à la faillite, il ne l’est pas plus de permettre aux travaillistes de se dépêtrer de la politique sans issue où ils sont engagés. Il y a plus : Les Etats-Unis voudraient éviter que le travaillisme acculé au désastre n’en vienne à provoquer à l’automne des élections prématurées. On se trouverait probablement alors devant deux partis, travailliste et conservateur, à égalité ou presque, par conséquent devant la nécessité de constituer un gouvernement d’union nationale qui prendrait les responsabilités que les travaillistes seuls ne peuvent assumer. Il faut que l’opinion anglaise, lente à comprendre et à réagir, se convainque peu à peu que leur gouvernement a fait faillite et le renverse à bon escient, ce qui ne se peut avant le printemps.

Il est donc probable que les Etats-Unis feront preuve de bonne volonté et de générosité, tout juste assez pour qu’une crise brutale n’éclate pas et que la situation traîne et empire doucement sans provoquer la catastrophe. On s’arrangera même à Washington pour donner le plus possible satisfaction à Sir Stafford Cripps pour que le travaillisme porte toute la responsabilité de l’échec qui s’en suivra. Nous avons fait tout ce que nous avons pu, dira-t-on, mais vous voyez à l’évidence qu’il n’y avait rien à faire. Et au printemps, la situation sera tellement sérieuse que si les conservateurs reviennent au pouvoir, on pourra leur imposer des solutions qu’ils se refuseraient aujourd’hui à envisager. Ajoutons qu’une crise aiguë du Sterling nuirait considérablement aux intérêts américains. C’est de cette crainte des milieux industriels d’Amérique que les Anglais ont joué. Ils menacent en réduisant au maximum leurs achats en dollars de ramener aux Etats-Unis une dépression qui parait conjurée mais qu’il en faudrait bien peu pour faire reparaître.

Tout cela conduit à prévoir une série de compromis provisoires pour gagner du temps, ce dont les deux parties ont besoin.

 

Tito et le Kominform

La situation dans les Balkans est jugée des plus sérieuses par les services secrets de Londres et de Washington. On sait qu’une lutte à mort est engagée entre Moscou et Belgrade et l’on est dans l’impossibilité de prendre parti. Garantir l’intégrité de la Yougoslavie serait obliger Tito à se ranger dans le camp anglo-saxon. Il ne le peut sans perdre son prestige de communiste authentique – l’aider, c’est précipiter sa chute – l’abandonner c’est laisser les Russes maîtres de l’Adriatique. On va donc essayer d’intimider Moscou sans compromettre Tito, ce qui n’est pas facile.

On parle de concentration de troupes russes en Roumanie et en Hongrie, d’action militaire prochaine. Un bluff sans doute, mais qui encourage fortement les adversaires de Tito à pousser leur action. On en est pour l’instant au sabotage économique : des partisans macédoniens et des Russes camouflés font dérailler les trains et sauter des raffineries de pétrole. D’autres actes suivront. La situation économique de la Yougoslavie coupée du ravitaillement de ses voisins satellites de l’U.R.S.S., est déjà si précaire qu’un nouvel affaiblissement ne peut que nuire à la popularité déjà discutée de Tito. Mais il en faut plus pour l’abattre. De plus, ce qui rend une action russe plus pressante, l’Albanie de Hodja est en décomposition, coupée de tous côtés, sa situation morale et économique est désespérée et Tito n’a plus grand-chose à faire pour renverser le régime du Kominform en Albanie. Mais il hésite. Ses réponses aux notes injurieuses de Moscou sont pleines de modération. Il veut conserver le beau rôle et éviter toute provocation. Placé sur la corde raide, il espère se maintenir. Il se sert de partisans qu’il a partout pour mener la vie dure aux maîtres du Kremlin en Macédoine et en Bulgarie. Il a aidé à la liquidation déjà avancée des rebelles grecs. Comme on le voit, on joue à cache-cache, la torche à la main autour de la poudrière. Souhaitons qu’elle ne saute pas.

 

                                                                                  CRITON